samedi 20 février 2016

La demande d'argent à Rodolphe et la mort d'Emma (chapitre 8 partie 3)


Flaubert, Madame Bovary, 1857

Extrait référent

     Nous sommes maintenant à la fin du roman : Charlie n'étant toujours pas au courant des accumulées et Emma ayant appris le retour de Rodolphe, elle se rend chez Rodolphe. Elle tente alors de séduire à nouveau : "Ô Rodolphe ! si tu savais… je t’ai bien aimé !". Rodolphe, dans un premier temps, réagit à ses avances et se montre doux et affectueux avec elle : "il finit par la baiser sur les paupières, tout doucement, du bout de ses lèvres.". Inquiet de son état et voyant qu'elle a pleuré il se demande alors quelle est la cause de son malheur, ce à quoi Emma répond qu'elle est ruinée. Elle demande impérativement de l'aider, sans transition : "Tu vas me prêter trois mille francs !". A partir de là, la situation s'inverse, Rodolphe découvre alors qu'Emma ne revient vers lui que pour de l'argent : "Ah ! pensa Rodolphe, qui devint très pâle tout à coup, c’est pour cela qu’elle est venue !", Rodolphe n'est pas dupe. Il devient alors froid et distant : "Je ne les ai pas, chère madame.", le lien amoureux et passionné qui les unissait est rompu, il considère qu'Emma est une inconnue pour lui.
     Suite à cet épisode, Emma est désemparée et se procure en secret de l'arsenic chez le pharmacien Homais. Pensant à une mort fulgurante, elle écrit une lettre destinée à Charles dans laquelle elle lui explique les raisons et les causes de sa mort. Celui-ci ne devra lire la lettre que le lendemain alors qu'Emma aura déjà succombé au poison. Elle s'allonge et attend que son heure vienne mais contrairement à se qu'elle avait prévu, Emma "ne tarda pas à vomir du sang", ce qui annonce alors la mort lente et douloureuse qu'elle s’apprête à vivre. Elle se voit dans un rôle d'héroïne tragique et veut se voir dans l'état de sa mort : "elle demanda son miroir", elle veut alors s'admirer telle une tragédienne. Son image en est toute autre ; Emma est bien loin d'une mort digne, elle subit d'atroce souffrances, convulse, délire : "Sa poitrine aussitôt se mit à haleter rapidement. La langue tout entière lui sortit hors de la bouche ; ses yeux, en roulant, pâlissaient comme deux globes de lampe qui s’éteignent, à la croire déjà morte", "Emma se releva comme un cadavre que l’on galvanise, les cheveux dénoués, la prunelle fixe, béante", "Et Emma se mit à rire, d’un rire atroce, frénétique, désespéré, croyant voir la face hideuse du misérable. La mort d'Emma et la folie qui l'accompagne font peur (d'ailleurs, lorsque sa fille Berthe la voit, elle ne peut s'empêcher de souligner que sa mère sue et qu'elle en a peur). La phrase qui conclue sa mort pour pousser à la réflexion : "Elle n’existait plus." car Emma a-t-elle vraiment existé ? A-t-elle vraiment vécu la réalité et non pas vécu à travers les images de ses romans d'amour, à travers les illusions et désillusions ? La mort d'Emma définit son destin tragique auquel elle est vouée et sa mort, bien qu'elle soit atroce, la dévalorise complètement : elle se trouve bien loin de ses illusions de tragédienne et des images de perfection qu'elle garde de ses lectures.

Claude Chabrol, Madame Bovary, 1991

       Dans cette scène tout comme le reste du film, Claude Chabrol apporte une fidélité parfaite au texte de Flaubert. On voit alors Emma courir chez Rodolphe après avoir tout essayé pour trouver de l'argent. Elle lui tourne autour, cherche le contact, les dialogues sont gardés. Elle finit par se jeter aux pieds de Rodolphe, l'implore et demande sa pitié : la scène est exagérée et se rattache alors au pathétique d'une manière plus forte encore que dans le roman. Rodolphe adopte un comportement et une attitude froide et distante, créant ainsi le même effet de rupture.
     La mort d'Emma colle à la perfection au texte et met en image la vision qu'on en a : Emma sue, délire, elle est blanche, elle incarne la folie. La vision qu'on en a est effroyable : elle finit dans un état pitoyable et meurt subitement d'une convulsion. Nous avons ici aussi une vision totalement opposée de la mort digne de l'héroïne tragique : Emma meurt comme une moins que rien ce qui rappelle le fait qu'elle est une personne ordinaire et non l'héroïne de roman qu'elle a toujours rêvé d'incarner : elle est confrontée à l'horrible réalité de la vie (et donc de la mort aussi).
     On a alors ici une image réaliste mais peut-être un peu exagérée de l'imploration d'Emma à Rodolphe et de sa mort : le réalisateur a la volonté marquée de retranscrire à la perfection le personnage d'Emma et l'histoire même de Madame Bovary.



Daniel Bardet, Madame Bovary, 2008

     La planche reprend au mot près les propos tenus entre Emma et Rodolphe. Les expressions et tenues semblent ici aussi tirées du film de Chabrol : Emma porte les mêmes bijoux, la même robe, adopte le même air renfrogné à son arrivée. Une tentative de rapprochement physique est là aussi représentée : Emma prend le visage de Rodolphe entre ses deux mains, les yeux larmoyants. Elle demande aussi brutalement à Rodolphe de lui prêter de l'argent, il refuse catégoriquement : la distance se crée. On remarque d'ailleurs que lors du rapprochement, les deux personnages apparaissent chaque fois ensemble dans les cases. A partir du moment où Rodolphe refuse catégoriquement et marque la distance avec l'emploi de "madame", les deux personnages apparaissent alors individuellement dans les cases, marquant ainsi une nette séparation.


     La mort d'Emma est également retranscrite d'une manière assez fidèle au roman et occupe un nombre assez important de planches montrant ainsi que l'auteur à voulu accentuer l'importance de cette scène. L'effet tragique et sombre de ce passage est alors retranscrit par des marges et des espaces en noir entre les cases (et non pas blanc) ce qui accentue l'aspect morbide. Autre détail : les cases où l'ont voit Emma ou encore celles où les personnages se penchent vers Emma, les couleurs sont dans les tons bleux faisant ressortir l'aspect cadavérique du personnage principal. Son aspect de fantôme, de spectre, d'agonisante ressort alors davantage marquant ainsi la douleur de sa mort. Les détails de son visage retranscrivent également de manière fidèle le texte : elle sue, elle a des cernes, elle est épuisée, ses lèvres sont sèches, ses traits sont creusés, on la voit délirer...


     On trouve ici, tout comme chez Chabrol, une volonté de traduire avec justesse Madame Bovary dans un autre genre.


Albert Auguste Fourier, La mort d'Emma Bovary, 1854, huile sur toile, 73x92 cm, musée Flaubert & d'Histoire de la Médecine (Rouen)




      Ce tableau est le plus connu concernant la mort d'Emma Bovary. Emma est sur le lit, dans sa robe de mariée, on ne voit pas son visage. Charles, à côté est désespéré alors que Homais et Bournisien, assis, assistent impassibles à la scène. La mort est représentée ici selon les règles de bienséance : on ne fait pas l'apologie du morbide. Emma est déjà morte, elle n'est pas en train d'agoniser.
      On a donc ici une représentation fidèle à "l'après-mort" d'Emma dans le roman. On ne représente pas ici la mort de manière violente, elle est ici sacrée. Le fait que le visage d'Emma ne sois pas présentée pose la question suivante : la mort est-elle représentable ? D'une manière générale, le tableau vise également à ne pas dévaloriser plus Emma et montre également qu'il n'y a pas besoin d'image pour se représenter parfaitement la scène décrite par Flaubert avec une précision flagrante.

Sophie Barthès, Madame Bovary, 2014

     Dans ce film, la demande d'argent à Rodolphe est assez fidèle au roman, les émotions, les gestes, les paroles sont les mêmes mais on est moins dans le pathétique et l'exagération que chez Chabrol : la scène gagne en réalisme.
     Néanmoins, le plus intéressant dans cette adaptation, très fidèle à Flaubert dans son ensemble, un détail est troublant : la mort d'Emma n'est pas du tout à l'image de Flaubert. En effet, Emma s'empoisonne mais, le poison n'est pas nommé. Elle va ensuite dans la forêt (elle ne rentre donc pas chez elle, ne prévient personne, n'écrit rien) et là, le poison fait effet, elle suffoque, manque d'air et meurt, comme évanouie. On a donc ici une mort plutôt rapide, bien loin de la vision d'horreur proposée par Flaubert. Ainsi, le personnage ne paraît pas aussi dévalorisé et ne subit pas de changement physique (sueur, tremblements, hallucinations) : la mort en est d'autant plus digne.
      On peut alors penser que la réalisatrice a voulu garder une image d'Emma digne et ne veut pas s'en moquer par la figure emblématique que ce personnage représente : elle a pour volonté d'en faire ressortir une héroïne.



Posy Simmonds, Gemma Bovery, 2001

     Dans cette adaptation, on ne retrouve pas de demande d'argent. On peut néanmoins rapprocher cette scène au retour de Patrick Large (qui remplace Rodolphe) qui lui, au contraire, revient vers Gemma pour la récupérer ("Mais tu m'aimais avant n'est-ce pas ?") et recommencer une relation stable que Gemma refuse malgré le statut social élevé et la richesse de celui-ci et montrant son désintérêt par en mangeant son pain. On a donc une situation totalement opposée : le personnage principal de ne dévalorise pas, elle n'a pas recours à sa faiblesse pour régler ses problèmes d'argent car elle estime devoir les régler seule. Cette scène traduit alors l'indépendance de la femme qui se détache d'une société patriarcale : elle ne veut pas avoir recours aux hommes, elle fait tout par elle même (dans le roman, Emma s'émancipe par ses billets mais est toujours sous contrôle des hommes).
     Suite à cela, la machine tragique est en marche : Gemma s'étouffe avec le morceau de pain qu'elle mange. Patrick tente alors de la secourir mais Charlie qui arrive à ce moment là suite à un appel de Gemma qui lui disait qu'elle l'aimait, voit alors Patrick avec les bras enroulés autour de Gemma. Il croit alors à un adultère, se met en colère et saute sur Patrick pour l'empêcher d'approcher Gemma qui, sans secours, s'étouffe, suffoque puis meurt. Ici, la mort de l'héroïne n'est pas visuelle, seule la narration nous apprend comment Gemma meurt : "elle était par terre, inconsciente ou morte. Elle avait une drôle de couleur.", "Gemma était morte". La mort paraît alors moins violente que dans le roman de Flaubert, elle n'est pas la cause d'un suicide, la cause est ridicule et qualifiée d' "accident".
     La dessinatrice remet alors en question le décès de Gemma : Gemma peut-elle se suicider ? Aujourd'hui, se suiciderait-on dans cette situation ? La mort violente du personnage est-elle essentielle ? Ici, Gemma ne meurt pas en tant qu'héroïne tragique, sa mort est ridicule, fait rire et est pathétique ce qui montre alors une volonté de dévaloriser la mort du personnage principal de Flaubert et de s'en moquer.



Note : Dans l'adaptation cinématographique d'Anne Fontaine, la scène du retour de Patrick Large est assez fidèle au roman graphique. On peut néanmoins noter que pour ce qui concerne le décès d'Emma, on y trouve un aspect visuel en plus : on ressent l'agonie d'Emma, sa peur face à sa mort imminente mais qui ne ressemble pas tout à fait à celle d'Emma chez Flaubert car Gemma ne meurt pas de manière aussi atroce ni dans un état épouvantable et cadavérique.


Bovary 73, magazine Nous Deux, n°1340 (supplément), septembre 1973

Planche référente

        Dans cette adaptation, Emma ne retourne pas voir Rodolphe pour lui demander de l'argent : elle ne demande à personne et refuse les avances de M Lheureux. Elle va donc chercher un poison directement dans le laboratoire de Charles - le nom du poison n'est pas indiqué, la narration précise seulement la fascination d'Emma pour la tête de mort sur l'étiquette. Les symptômes sont fulgurants et arrivent aussitôt. Dès le retour de Charlie, Emma lui avoue s'être empoisonnée : pas de lettre comme dans le roman. Charlie et deux collègues tentent de la sauver en vain, malgré le fait qu'Emma ait avoué s'être empoisonnée. Elle meurt alors dans d'atroces souffrances, on la voit agoniser et crier dans son lit ; l'image est néanmoins moins brutale que chez Flaubert. La phrase caractéristique de sa mort n’apparaît pas ("Elle n'existait plus") : on a une dimension moins brutale comme si c'était le cours naturel de la vie et qu'il n'y a rien à ajouter. On retrouve pourtant une allusions au texte de Flaubert : "elle en avait fini avec les trahisons, les bassesses" qui montre que le destin tragique est dû à tout cela.
     On trouve  ici des caractéristiques de la mort d'Emma : la douleur, le poison, le fait qu'on essaie de la sauver mais on y trouve également une actualisation par les discours, les personnages (vêtements..) et le tout en général afin de transcrire Emma Bovary telle qu'on pouvait se la représenter dans les années 70.

Moritz DinoponeraBovary, pièce de province, 2014 (compagnie Howl Factory)

     Lors de la demande d'argent à Rodolphe, Emma n'avoue pas éprouver encore des sentiments pour lui, qui, en revanche, lui déclare de nouveau son amour. Emma lui avoue alors ses dettes mais, elle n'exige pas qu'il l'aide, il comprend de lui-même : "Je ne les ai pas chère amie". L'emploi de "amie" varie par rapport au "madame" de Flaubert : il n'y a pas de distance de créée, Rodolphe ne rejette pas Emma.
     Emma se procure finalement l'arsenic, qu'elle prend à pleine main pour en mettre dans sa bouche. Tous les hommes sont debouts sur des chaises alors qu'Emma est à terre, créant ainsi une situation d'infériorité pour Emma, dominé par les hommes, ce qui ne l'empêche pas de se monter contre eux en leur jetant l'arsenic en leur criant à chacun "Meurs !" ce qui montre que son malheur provient des hommes, de l'amour et de l'argent. Elle devient alors complètement folle et hystérique et annonce sa mort : "Je m'appelle Emma Bovary et à partir d'ici, je disparais de la pièce.". Elle commence alors à vomir dans l'herbe, avoue son infidélité à Charles de vive voix (ce qu'il ne relève pas tant il est inquiet pour elle), s'étouffe, se débat, agonise en même temps que l'aveugle chante, puis, elle meurt. Homais annonce qu' "un drame vient de se produire : victime d'une tragique méprise qui lui fit confondre le sucre et l'arsenic en préparant une crème à la vanille, Madame Bovary vient de passer.". Cette phrase comique est une sorte de satire de la mort d'Emma, qui est alors totalement moquée et dévalorisée. Le terme "passer" remplace le verbe "exister", ce qui montre ici qu'Emma n'a pas eu vraiment d'importance, n'a pas vécue, elle était juste de passage dans la vie.
     On a alors une actualisation de la scène de par les actions et le comique, Emma incarne la folie dans ses propos, ses gestes et est totalement dévalorisée.

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